VERS L'ƒCOLE DU PROLƒTARIAT

Revue CLARTƒ n¡47 du 15 novembre 1923, pages 455 et 456

par C. FREINET

 

L'Žducation nouvelle sera internationale — ou plut™t anationale. C'est ce que les Žducateurs ont compris et qu'ils essayent de rŽaliser en crŽant, les uns l'Internationale de l'Enseignement ; les autres, la Ligue Internationale pour l'Education Nouvelle.

La premire, nŽe au Congrs de la FŽdŽration de l'Enseignement de Bordeaux en 1920, est une organisation de classe dont l'action, parallle ˆ celle des groupements ouvriers, se dŽveloppe dans le plan rŽvolutionnaire. Gr‰ce aux efforts de secrŽtaires actifs, gr‰ce aussi ˆ l'adoption de l'espŽranto et de l'ido comme langues internationales dans les relations entre collgues, notre internationale travaille actuellement ˆ rendre plus rationnelle et plus humaine l'Žducation du peuple.

La Ligue internationale pour l'Education Nouvelle, nŽe vers la mme Žpoque, est d'une tout autre structure. Son action reste essentiellement pŽdagogique et psychologique ; sa conception politique et sociale est  ˆ peu prs celle de la SociŽtŽ des Nations.

Depuis longtemps, des Žducateurs dŽvouŽs ˆ leur idŽe, cherchent ˆ rŽaliser dans leurs Žcoles, les conditions les plus favorables ˆ une bonne Žducation. Presque tous attachent d'abord une grande importance au choix du local, ˆ sa situation ˆ la campagne autant que possible, du moins dans un lieu tranquille et naturel. Ils s'occupent certes de l'instruction des Žlves qui leur sont confiŽs, mais pour eux l'instruction importe beaucoup moins que la formation du caractre, de l'Homme. Aussi s'appliquent-ils presque tous ˆ crŽer le milieu moral que nous attendons, nous, de la RŽvolution : libertŽ, entr'aide et coopŽration, humanitŽ. Ils travaillent aussi ˆ rendre plus rationnelles et mieux adaptŽes aux Žlves les mŽthodes d'enseignement usitŽes jusqu'ˆ eux.

Le Bureau International de la Ligue a voulu grouper tous ces efforts Žpars, et faire profiter chaque chercheur de l'expŽrience de tous les autres. Il a surtout voulu contribuer ˆ dŽvelopper les sciences de l'Education qui ont aussi ˆ Genve leur Institut, l'Ecole J.-J. Rousseau.

Ce Bureau est dirigŽ par un Žducateur excessivement documentŽ, qui a lui-mme dirigŽ des Ecoles Nouvelles, qui a Žcrit sur l'Žducation nouvelle un des livres les plus riches d'avenir qui aient paru depuis Ç l'Emile È (1) ; un Žducateur qui est en mme temps un homme de science, M. Ad. Ferrire.

La Ligue Internationale a tenu son deuxime congrs en aožt dernier, ˆ Montreux (Suisse). Congrs honnte, acadŽmique, o l'on Žcoute sans passion, o l'on discute ˆ peine ; Congrs international d'intention, mais dont les conditions Žconomiques ont entravŽ la rŽunion. Il y a lˆ beaucoup d'Anglaises en excursion — qui seront pourtant fort assidues — quelques Suisses, la plupart directeurs d'Žcoles privŽes — les instituteurs manquaient totalement. Mais les pays pauvres, dŽsavantagŽs par le change, Žtaient ˆ peine reprŽsentŽs. On avait invitŽ expressŽment quelques Žducateurs en renom d'Allemagne et d'Autriche dont un fonds commun a payŽ le sŽjour. Personne naturellement de Russie, o le mouvement Žducatif est cependant le plus intŽressant. Mais comment recevoir des Russes ˆ un congrs honnte, auquel dŽjˆ certains Žducateurs n'ont pas voulu assister — c'est le PrŽsident lui-mme qui l'a dit — de peur de se compromettre.

Devant cet auditoire qui communie visiblement dans le mme amour de l'enfance, ont parlŽ les ma”tres actuels de la science pŽdagogique et psychologique : M. Ferrire, qui veut dŽfinir l'esprit de la Ligue, mais qui se fait timide toutes les fois qu'il traite des relations entre l'Ecole et la sociŽtŽ. Il dira bien : Ç La sociŽtŽ est la matrice dans laquelle se forme l'homme... Tant vaut la sociŽtŽ, tant vaut l'homme. È Mais il formule aussit™t la proposition inverse : Ç Tant vaut l'homme, tant vaut la sociŽtŽ È ; — le professeur Cizek, de Vienne, qui montre avec projections ce qu'on peut obtenir, en fait d'art et par la libertŽ, des enfants du peuple ; — M. Decroly, de Bruxelles, qui remercia avec Žmotion les organisateurs ; — M. Cousinet, de France ; — M. Baudoin, de Genve, etc. ; — un certain M. Wilson, qui reprŽsente nettement l'esprit de la Ligue* des Nations, dans laquelle il occupe d'ailleurs un quelconque emploi. Il dŽcouvre toute la misre capitaliste, mais c'est pour conclure : Ç Ne crions pas contre le capitalisme... Faisons en sorte que la machine serve vraiment au bonheur humain. È Le mal, M. Wilson le voit bien : Ç Les ouvriers n'aiment pas le travail... È Il faut le leur faire aimer... Mais le remde ! (Le remde, on l'a trouvŽ pour les enfants, c'est la libertŽ. EspŽrons qu'on saura l'Žtendre un jour aux hommes). On a mme entendu ˆ Montreux M. Emile CouŽ, le chef du mouvement actuel pour l'auto-suggestion, qui nous invita ˆ dire sagement matin et soir la nouvelle prire par lui inventŽe, tout en dŽvidant vingt grains de notre chapelet.

Cette liste de confŽrenciers peut donner une idŽe de l'esprit de la Ligue.

Le travail qu'elle fait est cependant excessivement utile ˆ l'Žcole nouvelle. Cette collaboration de chercheurs permet de mettre en vue quelques principes d'Žducation, qui ne sont pas nouveaux, mais dont on a cru longtemps l'application utopique. Ce travail, il nous serait bien difficile, sinon impossible, de le faire dans nos classes surchargŽes, que nous devons catŽchiser selon des programmes rigides. Mais la Ligue pour l'Education nouvelle ne fera pas plus. Elle sera incapable d'obtenir la mise en pratique de principes dont elle aura prouvŽ la valeur. Elle espre bourgeoisement persuader les pouvoirs publics de la portŽe sociale et humaine d'une bonne Žducation. Elle ne voit pas que les pouvoirs publics — ou plut™t les magnats qui en disposent — ne parlent pas la mme langue et que jamais ils ne s'entendront.

L'Ïuvre de rŽalisation, c'est ˆ nous de l'entreprendre, gr‰ce ˆ notre vivante Internationale. Mais nous aurons souvent ˆ demander conseil ˆ cette Ligue pour l'Education nouvelle, et nous trouverons, dans les livres et revues qui publient les travaux de ses membres, quelques-uns des matŽriaux pour l'Ecole du ProlŽtariat.

Nous avons dit un mot des Ecoles nouvelles privŽes que groupe la Ligue internationale. Il est nŽcessaire de prŽciser ce que sont ces Žcoles — presque inconnues en France.

Les Žcoles privŽes ne manquent certes pas chez nous, mais elles sont en gŽnŽral peu recommandables. Les Žtrangers nous citent volontiers l'Ecole des Roches. Et c'est en effet ˆ peu prs la seule Žcole libre importante qui essaye de faire mieux, pour l'enfant, que les Žcoles officielles. Quant aux autres, confessionnelles pour la plupart, elles sont loin d'tre des Ç laboratoires de l'Avenir È. Elles seraient plut™t des laboratoires du passŽ.

A l'Žtranger, au contraire, en Suisse, en Allemagne, en Angleterre, nombreux sont les Žducateurs qui ouvrent des Žcoles privŽes, recherchŽes par ceux qui veulent pour leurs enfants, non pas une Žducation plus aristocratique, mais plus rationnelle. Les frais d'Žcolage y sont en gŽnŽral trs ŽlevŽs par suite des dŽpenses d'installation et d'Žducation occasionnŽes par des mŽthodes nouvelles. Et ces Žcoles vivent, quelques-unes depuis longtemps, et ont fourni au problme de l'Education des prŽcisions fort  utiles.

Nous citerons aujourd'hui — et seulement pour mŽmoire quelques-unes de ces Žcoles. M. Faria de Vasconcellos avait fondŽ avant la guerre une Žcole nouvelle aux environs de Bruxelles, dans laquelle il avait rŽalisŽ des conditions presque idŽales d'installation, de situation, de vie et d'Žducation. On trouvera les rŽsultats de ces expŽriences, que la guerre a malheureusement interrompues, consignŽs dans un livre intŽressant : Une Žcole nouvelle en Belgique.

P. Greeb dirige dans l'Odenwald une libre communautŽ scolaire qui est surtout remarquable par la rŽalisation d'un milieu social dont la perfection, au milieu de la sociŽtŽ capitaliste, n'est gure explicable que par l'isolement. On y pratique les bains d'air, corps nu (Žducation sexuelle naturelle), le libre travail aux champs et ˆ l'Žcole, et un enseignement en rapport avec ce nouveau mode de vie. (2)

The Garden School, aux environs de Londres, est destinŽe plus spŽcialement aux jeunes filles. Ce sont de grands amateurs de camping, de danses et de rythmiques, qui n'empchent pas une Žducation soignŽe, Žtonnante surtout par le dŽveloppement artistique des Žlves.

Nous parlerons plus tard et plus en dŽtail des principes communs ˆ ces Žcoles nouvelles. Nous voulons faire aujourd'hui une constatation qui situera immŽdiatement l'effort de ces Žcoles dans le grand mouvement d'Žducation prolŽtarienne dont nous nous occupons.

Les frais d'Žcolage, avons-nous dit, y sont trs ŽlevŽs. Dans lՎcole privŽe que dirige ˆ Zurich M. Goetz-Azzolini, et qui est un Ç externat È, chaque Žlve paye 180 francs** par trimestre, soit, au cours d'aujourd'hui, 540 francs, 2.150 francs par an ! le prix d'un externat en France.

A Garden School, Ç internat È, le prix de pension est de 50 livres par trimestre, soit au cours actuel du change, 50 x 25 x 3 = 3.750 francs par trimestre, ou 15.000 francs par an. Comme on le voit, il n'y a rien de moins dŽmocratique. Et pourtant ce minimum est nŽcessaire ˆ la vie d'une Žcole nouvelle, du moins avec l'esprit qui prŽside actuellement ˆ ses recherches. Car, pour dŽvelopper les enfants au maximum dans les diverses branches, les directeurs d'Žcoles nouvelles ont pensŽ jusqu'ˆ ce jour qu'il leur fallait : d'une part, un Žducateur spŽcialisŽ pour chaque matire ˆ enseigner, d'autre part un grand nombre de ma”tres pour avoir un enseignement le plus individualisŽ possible. Le rŽsultat, c'est que pour une Žcole de 30 ˆ 40 Žlves on aura couramment une quinzaine de professeurs, soit une moyenne de 2 ˆ 4 Žlves par ma”tre. Certes, chaque ma”tre ne reste qu'une partie de la journŽe ˆ l'Žcole, mais considŽrons la moyenne et comparons la ˆ la mme moyenne dans nos Žcoles o chaque ma”tre a environ 30 Žlves. On voit combien l'Žcart est Žnorme. Aurait-on mme un gouvernement prolŽtarien tout dŽvouŽ ˆ l'enfance, il serait impossible de recruter consciencieusement un nombre suffisant de ma”tres, si on transportait dans nos Žcoles primaires l'esprit des Žcoles nouvelles. Dans ces conditions, il est nŽcessaire de marquer ds le dŽbut dans quel sens nous nous sŽparons des Žcoles nouvelles, dans nos recherches d'Žducation populaire.

Il nous faut donc trouver une autre technique de l'enseignement en commun. A l'enseignement individualisŽ gr‰ce au nombre de ma”tres, il nous faut substituer un enseignement qui, tout en restant suffisamment individualisŽ se fera avec un personnel 4 ou 5 fois moins nombreux. Que sera cette technique ? Au point de vue discipline c'est la libre communautŽ scolaire qui libre l'enfant de l'adulte. Jusqu'ˆ quel point cette libre communautŽ permettra-t-elle l'enseignement en commun ? L'enfant peut beaucoup apprendre de lui-mme ; il suffit de lui en donner l'occasion. Il faut cependant que l'adulte intervienne au moment voulu pour h‰ter le dŽveloppement des enfants ou pour prŽvenir leurs erreurs. Il reste ˆ Žtudier quelle sera la t‰che ainsi rŽduite de l'Žducateur, et rares sont encore ceux qui s'y sont appliquŽs.

L'enseignement ainsi compris devient une Ïuvre infiniment dŽlicate, qui demande beaucoup de tact et une connaissance approfondie de l'enfant. Nous aurons moins d'Žducateurs mais les Žducateurs devront tre prŽparŽs minutieusement ˆ leur mŽtier. Un Žducateur aimant l'enfant, sachant le comprendre et lui parler, peut influencer moralement et intellectuellement tout un petit monde, et beaucoup plus que cent ma”tres ignares. Les Žcoles nouvelles ont trop de ma”tres. Nous en aurons moins, mais nous substituerons ˆ leur Žducation extensive, une Žducation intensive qui prŽparera des Educateurs dans tout le sens du mot.

Ainsi les Žcoles nouvelles, groupŽe dans la Ligue internationale pour l'Education nouvelle ne prŽparent pas directement l'Žcole prolŽtarienne. Quelques-unes s'en dŽfendent mme. Nous les Žtudierons cependant avec attention parce qu'elles sont par contre les laboratoires de la Science de l'Education dont nous avons reconnu l'utilitŽ. Et nous voyons ainsi l'action historique de cette Ligue : Parfaire l'Žducation bourgeoise en dŽveloppant la connaissance de l'enfant. Nous la croyons impuissante ˆ faire plus. La RŽvolution compltera son Ïuvre en appliquant le rŽsultat de ses recherches ˆ l'Žcole prolŽtarienne.

La Ligue internationale pour l'Žducation nouvelle est la dernire organisation bourgeoise ; ds aujourd'hui, l'Internationale de l'enseignement doit travailler ˆ la remplacer.

 

C. FREINET.

 

(1) (2) L'Ecole Active de M. Ferrire, 2 vol., Žd.. Forum (Genve)

 

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Note :

* Freinet voulait sans doute Žcrire La SociŽtŽ des Nations

** Francs suisses

Le texte contient quelques illustrations dŽcoratives.