La pédagogie Freinet à l'écran
par Michel Barré
 

Freinet, héros d'un film: L'Ecole Buissonnière

Dès sa présentation au congrès de l'Ecole Moderne à Angers, en avril 1949, le film de Jean-Paul Le Chanois devient emblématique de la pédagogie Freinet. Le leitmotiv musical du film, "J'ai lié ma botte", restera pendant des années le chant de ralliement des débuts de séances de congrès. En réalité, ce chant n'a pas été composé par l'auteur de la musique du film, Joseph Kosma (le complice des chansons de Prévert), mais par Francine Cockempot, animatrice de chant du scoutisme féminin. L'explication: Le Chanois avait découvert cette chanson à l'école Freinet de Vence, au cours du tournage. Michel E. Bertrand l'ayant ramenée d'un stage de colonies de vacances des CEMEA, l'avait apprise aux enfants de l'école où il avait été appelé en octobre1947 par Freinet, à sa sortie de l'école normale.
Mais remontons en arrière pour évoquer la conception et le tournage du film.
 

Au départ, une rencontre de copains

J'ai souvent entendu dire, sans avoir pu le vérifier, que Jean-Paul Le Chanois et Bernard Blier avaient sympathisé pendant la guerre, en 1940, et s'étaient promis de tourner ensemble plusieurs films dès qu'ils le pourraient. De fait, Blier fut l'interprète principal de plusieurs films de Le Chanois après la Libération.
Sous son vrai nom: Jean-Paul Dreyfus, Le Chanois, né en 1909, avait joué en 1932 dans L'affaire est dans le sac, film de Pierre Prévert auquel participaient également M. Duhamel et J. Prévert. Il avait été assistant réalisateur de Tourneur, Renoir et Ophuls. Son premier film personnel, un court métrage sur Vaillant-Couturier, date de 1938. C'est pendant l'Occupation qu'il adopte le pseudonyme de Le Chanois qu'il conserve ensuite.
Bernard Blier avait déjà joué, avant la guerre, dans plusieurs films connus: Hôtel du Nord, Le Jour se lève et Entrée des artistes.
 

Une histoire vraie, largement modifiée et romancée

Pour le choix du sujet, Le Chanois, membre de la bande à Prévert et du groupe Octobre, avait eu connaissance de l'affaire Freinet en 1933. A quel moment se fait, entre Le Chanois et Freinet, la rencontre qui donnera corps au projet de film? Rien ne permet de le préciser. Toujours est-il qu'Elise Freinet, qui termine alors son livre Naissance d'une Pédagogie Populaire , rédige un synopsis (payé 50 000F de 1948) pour servir de base au scénario. La B.T. 100 L'Ecole Buissonnière (22-1-1950) donne une idée de ce que pouvait être ce synopsis. Pour des raisons d'unité de lieu et d'intrigue, Le Chanois décide de regrouper dans un seul village ce qui s'était passé à Bar-sur-Loup (l'innovation) et à St-Paul (le conflit). C'est Saint-Jeannet, village proche de Vence, qui est choisi comme cadre de la plupart des scènes d'extérieur. Une des placettes est le lieu principal: un décor transforme l'une des maisons en école et un faux monument aux morts est ajouté au bout de la place où les conseillers municipaux du film joueront aux boules.
Il est probable qu'en Italie, un cinéaste néo-réaliste aurait créé un film assez proche de la véritable affaire de Saint-Paul. En France, après la courte euphorie unitaire de la Libération, suivie de la scission syndicale de 1947, la production d'un film grand public contraint à des infléchissements importants du sujet:
- une dépolitisation de l'histoire (ce n'est plus l'affrontement politique entre l'Action Française et l'instituteur "bolchevique", tout au plus une opposition sociale: les nantis face aux gens du peuple),
- de ce fait, l'intrigue se ramène surtout à un problème d'innovation pédagogique mal acceptée par les traditionalistes de tous bords,
- une issue positive: si l'instituteur obtient la réussite de tous ses élèves au certificat, il pourra rester au village (Freinet n'avait pas eu ce choix à la rentrée de Pâques 33, ses adversaires exigeaient son départ immédiat et l'avaient obtenu),
- la polarisation sur un cas symbolique: celui d'Albert, l'adolescent orphelin de guerre, considéré comme le voyou du village,
- une folklorisation du milieu: le village provençal de L'Ecole Buissonnière ressemble à ceux de Pagnol (Le Chanois reprend d'ailleurs certains de ses acteurs habituels: Delmont, Maupi, Poupon, Arius, Ardisson, Jenny Hélia),
- enfin, on greffe une petite intrigue sentimentale en deux temps (la serveuse de l'auberge et l'institutrice des filles).
Néanmoins, on retrouve beaucoup d'éléments de la réalité historique: l'instituteur relevant d'une blessure de guerre, l'introduction de la petite imprimerie, la première correspondance avec une classe bretonne, la campagne diffamatoire, les pressions exercées sur les parents pour qu'ils fassent la grève scolaire, le rôle de l'antiquaire, fer de lance de la cabale contre Freinet. Dans le détail, on reconnaît des textes d'enfants souvent cités par Freinet : la course d'escargots, le petit chat qui ne voulait pas mourir, ou des allusions à des Dits de Mathieu. : prendre la tête du peloton, le cheval qui n'a pas soif.
Observons que l'instituteur apparaît comme un novateur isolé. A part son correspondant breton, aucun de ses collègues ne semble échapper au traditionalisme et la notion de mouvement pédagogique est totalement absente.
Certains ont cru voir l'origine du nom du héros, M. Pascal, dans celui d'un instituteur varois, cité par Elise (p. 54 de N.P.P.). J'en doute, car ce Joseph Pascal, à l'inverse de son ami Alziary, avait refusé de se joindre en 1926 au mouvement qui naissait. On peut observer que les deux instituteurs du film (Pascal et Arnaud) portent des noms qui sont des prénoms. Il n'est pas impossible que celui d'Albert, donné au personnage de l'adolescent, soit un hommage au jeune Albert Belleudy, fusillé pour faits de résistance en 1944, après avoir secondé Freinet dans toutes les tâches de l'école Freinet entre 1934 et 1939.
 

La figuration enfantine

Le rôle clé d'Albert est confié à Pierre Costes, un jeune acteur ayant dépassé l'âge du rôle mais qui a su convaincre le réalisateur en se présentant aux essais habillé en écolier de l'ancien temps.
Pour les autres rôles d'enfants, on a fait appel à des petits Niçois, habitués à la figuration dans les studios de la Victorine, et à des gamins remarqués au cours des repérages. Plusieurs pensionnaires de l'école Freinet complétent la distribution, tant pour la classe des garçons que pour celle des filles. Le Chanois a trouvé plus commode, pour les tournages en extérieur (à Saint-Jeannet ou au bord du torrent), de loger les petits acteurs à l'école Freinet. C'est Michel Bertrand qui accompagne et encadre l'ensemble de ces enfants, élèves ou non de l'école, en dehors des moments de tournage, de septembre à novembre 1948.
Je me souviens d'une anecdote à ce sujet. Voyageant dans un train de banlieue parisienne, à cette époque, je découvre un titre de France-Soir parlant d'une grève à l'école Freinet. Sans être lecteur coutumier du journal, je l'achète, intrigué. Il ne s'agit que d'un potin élevé, non sans malignité, à la hauteur d'un fait divers. Parce qu'on voulait leur imposer une alimentation sans sel (préconisée par Elise Freinet), les petits acteurs non élèves de l'école ont protesté et menacé de faire la grève du tournage si on ne les nourrissait pas comme chez eux. Ce qui est décidé aussitôt, on le devine.
Les chansons du film sont enregistrées, non avec les enfants figurants, mais avec les élèves d'un instituteur musicien de l'école Fuon Cauda de Nice, Camatte. Les enfants ont ainsi l'occasion de visiter le studio de la Victorine, un jour du tournage de la scène du certificat. Ils le racontent dans La Gerbe de janvier 1949.
 

La présence de Freinet à certains tournages

Au cours de conversations en 1950-51, j'ai parfois écouté Freinet ou Bertrand parler du tournage du film. C'est pourtant dans une émission radiophonique de variétés que, pour la première fois, j'avais entendu avec surprise évoquer cette présence de Freinet. Un soir d'octobre 1949, Jean Nohain annonce soudain: " Comme c'est la rentrée des classes, j'ai invité un instituteur, mais il n'est pas comme les autres puisque c'est celui de L'Ecole Buissonnière ". En un éclair, je me dis : Freinet n'est tout de même pas venu chez Jean Nohain! A cette époque, la médiatisation à outrance ne nous avait pas encore habitués à voir des personnalités prêtes à n'importe quoi pour figurer dans une émission à grande audience. Et l'animateur continue intarissable: "Je suis heureux d'accueillir celui que nous aurions tous aimé avoir comme maître d'école, M. Bernard Blier !" (ouf!). Quand les applaudissements de rigueur prennent fin, l'acteur enchaîne: "Je veux préciser que je ne suis pas le véritable instituteur de L'Ecole Buissonnière, car il existe et je le connais, il s'appelle M. Freinet. Depuis bien des années, il s'acharne à transformer la façon de faire l'école, ce qui lui a valu des ennuis et beaucoup de réussites." En quelques phrases sensibles, il raconte l'affection spontanée des enfants pour Freinet. Cela se remarquait au fait qu'il était immédiatement entouré d'enfants, dès qu'il arrivait sur les lieux de tournage. Par la suite, Blier citera souvent son rôle d'instituteur parmi ceux, pourtant nombreux, qui l'ont particulièrement marqué au cours de sa féconde carrière d'acteur. Curieusement, dans une interview de la fin de sa vie, il décrit Freinet comme un stalinien sectaire. Peut-être ne gardait-il plus que le souvenir du conflit juridique qui suivit et dans lequel le stalinisme n'était pourtant pas du côté de l'inspirateur du film.
 

L'annonce aux militants

Au début, l'atmosphère est au beau fixe. Dans L'Educateur n°3 (1er nov. 48), Freinet écrit : Un metteur en scène de talent, J.-P. Le Chanois, avait eu connaisance, il y a quelques années, de nos réalisations. Il avait compris tout de suite ce qu'elles contenaient d'essentiel et de typique; cette reconsidération profonde de notre éducation, que nous voyons, nous, sur le plan de la pensée et de la vie de l'enfant, il l'a conçue, lui, en images. L'idée du film était née, d'un film qui ferait comprendre au grand public ce qu'apporteraient de précieux et d'humain les techniques dont nous avions prouvé la réussite pédagogique. Le Chanois, metteur en scène, s'est fait pédagogue. Il a lu nos livres et nos brochures, médité L'Educateur et surtout les Dits de Mathieu; il a cherché dans notre aventure pédagogique la trame du film qu'on est en train de tourner aux environs de Vence et aux studios de la Victorine à Nice.
Il ne s'agit certes pas du film technique dont nous étudions et préparons la réalisation prochaine, mais d'un film pour le grand public, qui doit parler naturellement un langage différent de celui qui nous est familier. Nous avons aidé de notre mieux pour que ce film soit une réussite, c'est-à-dire qu'il fasse sentir et comprendre aux parents d'élèves les vertus des conceptions pédagogiques qui constituent un des grands tournants historiques de l'éducation populaire.
Il ne nous appartient pas de présenter un jugement prématuré de l'¤uvre entreprise. Tout ce que nous pouvons dire, c'est qu'il a été réalisé avec ferveur par des hommes qui se sont donnés profondément à leur ¤uvre, sans autre souci que de la faire servir à l'éducation du peuple.
Dans le n° 10 (15 fév. 49), Freinet prévient à nouveau que ce film n'est point le film de nos techniques qu'attendent les camarades (...) mais un film destiné au grand public, que le metteur en scène a quelque peu romancé naturellement et surtout qu'il a dû dépouiller, au risque de le voir boycotter, des éléments essentiels du drame : la laïcité, la lutte cléricale et la basse politique réactionnaire. (...) Le metteur en scène s'est attaché surtout à montrer au public les avantages psychiques et humains de nos techniques, ce renouvellement, cette reconsidération de la pédagogie sur la base des intérêts et des besoins enfantins. Et il y a, à mon avis, parfaitement réussi.
 

L'image de l'instituteur traditionnel dans le film

Quand il voit la version définitive du film, Freinet est le premier à regretter l'image caricaturale donnée du vieil instituteur, M. Arnaud, car il craint qu'elle fasse réagir négativement certains admirateurs des "hussards de la Troisième République" alors qu'il veut montrer comment mieux mettre réaliser leur idéal généreux. Il rédige un texte où il critique que l'on ait représenté le vieil instituteur d'une façon un peu caricaturale et, à certains moments, un tantinet ridicule. Je sais bien que ce qu'il peut y avoir de forcé (...) est ensuite racheté par l'attitude courageuse du vieux maître en face de la coalition anti-laïque, pour la défense du pédagogue téméraire qui bouscule la tradition et la routine. (...)
Si, un jour prochain, le film pouvait devenir un film d'éducation, non soumis aux exigences insurmontables de la distribution et de la vente, nous demanderions que disparaissent quelques scènes que nous réprouvons et qui n'ajoutent absolument rien au film que nous aimons. Mais nous demanderions, par contre, que soient rétablis des passages malencontreusement supprimés. Quand Pascal rencontre M. Arnaud dans la salle de classe puis qu'il s'en va avec Lise, le vieil instituteur reste seul. Il fait alors, dans un silence émouvant, le tour de la salle où il a tant travaillé et que la retraite l'oblige à quitter. Il s'asseoit un instant encore à la chaire qui ne fut pas pour lui qu'un symbole, il examine une dernière fois les tableaux que nous trouvons démodés et dépassés, mais qui marquèrent en leur temps ce souci de constante recherche pour une meilleure éducation dont nous nous réclamons. Il s'imagine, sur ces bancs aujourd'hui vides, les générations d'enfants qu'il a préparés de son mieux à être des hommes. Il se met à pleurer. (...) Puisse cet hommage au Pascal de 1949 faire mieux comprendre aux spectateurs du film L'Ecole Buissonnière le vrai mérite des Arnaud de l'école laïque française.
Il ne fait pas de doute que Freinet aurait volontiers coupé la scène du baiser dans la grange et laissé celle des adieux du vieil instituteur à sa classe. Le Chanois a-t-il eu tort de couper au montage une scène qu'il jugeait trop mélo? Sur le plan cinématographique, il est difficile de trancher sans pouvoir comparer les deux versions.
 

Un accueil largement favorable

Projeté en séance privée à Paris en janvier 49, en présence de personnalités de l'enseignement, le film est bien accueilli. Dès sa sortie en salles, au mois de mars, il touche un large public par son ton enjoué et généreux, se situant clairement du côté des exclus. La scène du certificat, où Albert parle de son approche vécue des droits de l'homme, est un morceau de bravoure qui ne laisse personne indifférent. Un film donnant une vision positive de l'école, c'était et reste trop rare pour ne pas être remarqué.
L'Ecole Buissonnière obtient le premier prix au festival de Knokke-le-Zoute (Belgique), grâce, paraît-il, au soutien de jurés catholiques qui ignoraient le contexte français de guerre scolaire. Du côté de l'Est, le film est primé au festival de Karlovy Vary (Tchécoslovaquie). Sous le titre Passion for life , il obtient aussi une récompense à New York, ce qui ne surprendra pas ceux qui savent le triomphe qu'avait fait auparavant La femme du boulanger de Pagnol.
Le Conseil du cinéma de l'O.N.U. accorde sans réserves son patronage à ce film qui "illustre d'excellente manière l'un des aspects de la Déclaration universelle des Droits de l'Homme". Il faut ajouter qu'en mai 49, une circulaire du Ministère belge de l'Instruction Publique recommande vivement aux enseignants de voir L'Ecole Buissonnière.
La critique française fait bon accueil au film. André Bazin souligne, pour s'en réjouir, le style épique dans cette manière de traiter les problèmes d'éducation : Si l'épopée ne s'est pas plus développée au cinéma, c'est que ce genre est, en partie au moins, fondé sur une commune croyance en ce qui est le bien et le mal. Dans une société divisée comme la nôtre, il ne peut plus y avoir que des films de propagande dès lors que l'on touche aux problèmes sociaux. Ce n'est pas à mon sens le moindre mérite du film de Le Chanois que d'avoir traité d'une question d'actualité sociale en sachant faire que tout spectateur, sans distinction d'opinion, puisse librement être du côté du héros.
En revanche, une critique cléricale, signée J.H., se situe clairement contre: Il y a trop d'intentions visibles dans ce film pour qu'on ne soit pas inquiet de l'absence totale de la religion ni même de l'aspect religieux. Ce village (provençal!) n'a pas de prêtre, pas d'église... Rien ne s'oppose ici à la morale chrétienne ni à la religion, et pourtant cette morale et cette religion sont superbement dédaignées en éducation. Quelques images et quelques passages du dialogue seraient à supprimer pour le film puisse passer dans les salles familiales. Valeur morale : 4A/4C - STRICTEMENT POUR ADULTES (après coupures)
Notons que si le cinéaste avait montré le rôle réel du curé de St-Paul, cela aurait créé un scandale bien plus grand que son absence dans le film.
 

La nécessité de redresser une image idéalisée de la réalité

Très vite, Freinet se rend compte qu'il faut mettre en garde les jeunes enseignants contre une vision trop édulcorée du combat pour un autre éducation. Le film "n'est qu'un léger euphémisme" de la véritable affaire de Saint-Paul. Il ne faut pas croire que l'aventure se soit terminée simplement, romantiquement par un succès au certificat d'études. Là est l'unique et dangereuse invention du cinéaste pour nous, éducateurs. Là est le piège tendu au néophyte qui ne viendrait parmi nous que pour cueillir des lauriers. Non, camarades, la lutte n'est pas terminée, car la Société reste trop imparfaite pour nous comprendre. Vous êtes assez initiés aux réalités sociales pour laisser au scénario la part romantique qui lui revient, cà et là : la quelconque aventure sentimentale, le succès théatral d'un candidat du Certificat d'études. Et Freinet conclut qu'au-delà de l'émotion suscitée par le film, il faut participer au combat coopératif (Ed 15-16-17, 1er mai 49). Quelques mois plus tard, il ajoute : Nous nous sommes naturellement préoccupés de "cette exploitation pédagogique du film". (...) Nous avons édité un programme passe-partout que nous mettons gratuitement à la disposition de nos groupes.(...) Il faut, à l'occasion du film, vendre le plus grand nombre possible de livres :Naissance d'une Pédagogie Populaire, qui feront comprendre et apprécier les idées que le film a semées. (Ed 4, 15 nov. 49).
 

Bataille autour d'un générique

Le film est produit par la Coopérative Générale du Cinéma Français , ce côté coopératif n'est pas pour déplaire à Freinet. Un contrat lui attribue 8% des bénéfices de la production, après amortissement des frais de tournage, sommes qu'il a demandé de verser au compte de son école. Il semble évident, comme le laissent supposer des courriers de Le Chanois en décembre 48 et du producteur en février 49, que le nom de Freinet apparaîtra au générique.
Le film reçoit le visa 13658, le 30 mars 49, et commence sa carrière commerciale. C'est alors qu'on découvre que seule apparaît, vers la fin du générique (la partie que les spectateurs ne lisent jamais), une petite mention "Matériel scolaire et documents de l'Institut Coopératif de l'Ecole Moderne Techniques Freinet". L'absence du nom de Freinet au générique est d'autant plus durement ressentie que la plupart des échos favorables au film le considérent comme une pure fiction, sans rapport avec une quelconque réalité. Ce qui n'est pas toujours l'effet de l'ignorance, notamment dans certains organes communistes (voir Les Lettres Françaises, puis plus tard L'Ecole et la Nation ). L'Ecran français , proche du parti communiste, atteint le comble en écrivant dans son n° du 1-2-49 : Le récit de Le Chanois a le mérite d'être inspiré par des faits authentiques. Il s'agit des progrès scolaires et humains résultant de l'application des méthodes pédagogiques "actives", dites "méthodes Montessori". On peut comprendre la fureur de Freinet quand on sait les critiques formulées à l'époque contre le cléricalisme de Mme Montessori et son ambiguïté à l'égard du fascisme italien. C'est seulement en avril 1950 que seront déclanchées les attaques publiques du PC contre Freinet, par un article de J. Snyders dans La Nouvelle Critique (n°15, p. 82). Néanmoins, quand on connaît les liens qui unissent alors au parti Le Chanois et la coopérative productrice, il est probable que les hostilités commencent indirectement par le silence sur Freinet au générique et dans la presse communiste.
Devant l'insistance de Freinet, la société productrice a finalement accepté le principe d'une dédicace collective faisant suite au générique :
Ce film est dédié à
Madame Montessori, Italie
Messieurs Claparède, Suisse
Bakulé, Tchécoslovaquie
Decroly, Belgique
Freinet, France
Pionniers de l'Education Moderne
Freinet n'est pas seul cité mais il se trouve en bonne compagnie dans cette Europe de l'éducation où il représente seul la France.
Hélas! les promesses ne sont pas tenues. Alors s'engage une longue bataille juridique. Dans un article intitulé Contre l'exploitation par le cinéma des enfants acteurs, Freinet critique sévèrement les conditions de tournage (après un réveil à 5h30, départ en car à 6h pour le studio de la Victorine, attente sous la chaleur des projecteurs, le visage couvert de maquillage, répétition des scènes jusqu'à une quinzaine de fois). Ces critiques concernent malheureusement tous les tournages professionnels et auraient eu davantage de poids si elles n'intervenaient si tard et ne se concluaient par le reproche de la faible indemnisation (150 000F de l'époque sur un budget total de 36 millions) pour l'hébergement, la nourriture et la surveillance d'une vingtaine d'enfants pendant 3 mois.
Au congrès de l'Ecole Moderne de Nancy, en avril 1950, une motion exige le respect de la mention au générique. D'autre part, une campagne auprès des parlementaires s'inquiète des conditions de travail des enfants dans les studios cinématographiques.
Il faut attendre un jugement du Tribunal Civil de la Seine (3e chambre, 3e section) pour que, le 22 juin 1951, la société productrice soit condamnée à payer à Freinet 500.000F de dommages et intérêts et à modifier le générique comme convenu, sous astreinte de 10.000F par jour de retard. Jugement confirmé par la Cour d'Appel de Paris, le 7 mai 1952.
S'ensuit un combat pour faire vérifier l'application ou les infractions. Le film a alors terminé sa première exclusivité et c'est dans les petites villes que Freinet demande à ses militants de faire constater par huissier la non-modification de certaines copies, ce qui n'est pas toujours aisé. Grâce à la vigilance des camarades de l'ICEM, de tels constats sont établis à Montoire, à Saint-Nazaire. Le producteur doit finalement se plier au jugement.
Arrive le moment où le film disparaît des circuits professionnels. Seules des cinémathèques locales (de la Ligue de l'Enseignement, par exemple), puis celle de l'ICEM, feront désormais circuler des copies en 16mm, pas toujours dotées de la mention exigée au générique. Actuellement, il est diffusé en cassettes vidéo aux édition René Château.
 

Un intérêt qui n'a pas disparu

L'Ecole Buissonnière n'est sûrement pas un film pédagogique mais, curieusement, aucun documentaire ultérieur montrant des moments de classe en pédagogie Freinet ne l'a jamais supplanté, même auprès des enseignants. C'est le pouvoir de la fiction, menée avec talent, que de savoir mobiliser l'émotion pour permettre ensuite la réflexion et la remise en question. Le documentaire se contente de montrer, il ne convainct que les convaincus.
L'Ecole Buissonnière fonctionne beaucoup au niveau des relations éducateurs-éduqués-milieu, un aspect important qui ne se dégage pas facilement d'un simple documentaire. Comment, en effet, ne pas être sensible au déferlement de la classe vers le milieu, les enfants questionnant pour leurs enquêtes tous les adultes du village. Observons aussi, dans le film, l'attitude des femmes, percevant mieux que les hommes, les transformations opérées dans le comportement des enfants par l'action de M. Pascal. Elles prennent plus massivement et plus énergiquement position en sa faveur au moment du conflit.
Plus de 40 ans après, on constate, non sans surprise, que L'Ecole Buissonnière n'a pas perdu son impact et son intérêt, pour autant qu'on n'y cherche pas ce que le film n'a jamais prétendu montrer.
 
Michel Barré